Gérard Collomb : « Il faut une action massive pour rénover les quartiers »

INTERVIEW – Le maire de Lyon, figure des « réformistes » du PS, livre sa vision de la politique de la ville.

 

Le Premier ministre a parlé ¬d’apartheid dans les quartiers. ¬Partagez-vous cette opinion ?

 

La société tend toujours à créer de l’entre-soi. Et la solution passe donc par un gigantesque effort pour parvenir à recréer de la mixité sociale. On ne peut plus aujourd’hui, comme dans certaines banlieues d’Ile-de-France, avoir des quartiers où la moitié des jeunes sont au chômage, sous peine de les voir s’abandonner aux idées les plus folles. Je connais ce sujet de très près en tant qu’élu local. L’agglomération lyonnaise a été dans le passé au cœur des difficultés. Je me souviens que la Marche des Beurs a commencé à Vénissieux et que Vaulx-en-Velin a été le théâtre des premières émeutes urbaines.

 

Le gouvernement a annoncé entre autres des mesures sur la loi SRU. Que préconisez-vous ?

 

Il n’y a pas de solution miracle, mais il ¬convient d’avoir une stratégie globale. Rien ne sert de saupoudrer les aides. La politique de la ville se fractionne en des dizaines de mesures. Il faut une action massive concentrée sur les opérations de rénovation urbaine comme nous l’avons fait dans l’agglomération lyonnaise depuis des années.

 

Quelles ont été vos solutions ?

 

Notre politique de rénovation urbaine date en fait des années Raymond Barre ! Aujourd’hui, nous sommes à la moitié du chemin. A Vaulx-en-Velin, Vénissieux ou La Duchère, nous avons fait baisser le taux de logements sociaux en introduisant du logement intermédiaire, de l’accession sociale à la propriété. A La Duchère, ce taux est passé de 80 à 50 %. Des programmes d’accession sociale vendus 2.300 euros du mètre carré près des transports en commun trouvent preneurs sans difficulté. Au bas de la colline, nous avons installé un village d’entreprises, Greenopolis, où se localisent beaucoup de PME. A Vaulx-en-Velin, nous sommes en train là encore de passer un cap. Les habitants peuvent constater que nous agissons et même ceux qui n’ont pas encore bénéficié de ces politiques se disent que leur tour viendra.

 

Que pensez-vous de l’idée que les bénéficiaires du DALO n’aillent plus dans les quartiers ?

 

C’est une bonne chose, car cela ajoute de la pauvreté à la pauvreté dans les quartiers populaires. Il faut tirer ces terrivoires vers le haut en faisant en sorte qu’on puisse y ramener des couches moyennes.

 

Le nouveau plan national ¬ de rénovation urbaine est-il à la hauteur de ces enjeux ?

 

Non. Il représente pour l’Etat et sur l’ensemble de la France un effort de 5 milliards d’euros sur cinq ans. En comparaison, le projet de service civique, s’il était étendu à ceux qui le souhaitent, est estimé à 3 milliards d’euros. Je pense, pour ma part, que la priorité est celle de la rénovation urbaine liée à une construction de nouveaux réseaux de transport. La crise a creusé les écarts. Avant, même dans les cités, le chômage finissait par diminuer. Celui qui voulait vraiment trouver du travail y parvenait. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Même les stages pour collégiens ou lycéens sont difficiles à trouver !

 

Manuel Valls a demandé aux préfets de faire des propositions pour ¬construire des logements sociaux dans les communes qui ne respectent pas les 25 % de la loi SRU. Cela va-t-il dans le bon sens ?

 

Il faut surtout que les élus travaillent ensemble au niveau d’un grand territoire. Ce n’est pas la ville centre de Marseille qui peut à elle seule régler la question des Quartiers nord ! Il faut agir sur un périmètre plus vaste. Cela demande de mettre de côté les questions idéologiques pour s’attaquer aux problèmes concrets. En dix ans, dans la métropole de Lyon, les élus des communes de l’ouest, les zones résidentielles de Lyon et de Villeurbanne ont accepté la construction de logements sociaux. Ce qui a permis aux quartiers Est de voir leur nombre baisser. C’est la première réponse. Sur les questions d’identité et d’intégration des jeunes issus de l’immigration, nous avons pris du retard. Il faut qu’on résolve vraiment ce problème. D’autant plus que la demande d’asile n’est pas maîtrisée. En quatre ans, sur la métropole de Lyon, nous sommes passés de 1.000 à 4.000 demandeurs d’asile par an. Des gens qui n’ont aucun titre à le réclamer et qui pourtant demeurent dans notre pays. Il faut donc être vigilant et vérifier que le droit ne soit pas détourné de son objet. Sur la question de l’identité, on ne pourra progresser que dans une plus grande mixité, en évitant ce qui est la tendance naturelle des êtres humains de se regrouper entre soi. Sur la question religieuse, il faut cesser l’hypocrisie. A La Duchère, nous construisons une mosquée. La loi de 1905 nous empêche d’en financer la construction et donc d’imposer ensuite des exigences en matière de structuration de la communauté musulmane. Or on sait bien que les communes financent par d’autres biais. Mais personne n’ose ouvertement s’attaquer à cette question.

 

Que faut-il faire en Ile-de-France ?

 

Aujourd’hui, Paris annonce son intention de construire 10.000 logements sociaux par an ; je rappelle que, dans les années passées, nous en avons réalisé 9.000 dans le Grand Lyon, moitié en accession sociale et moitié en HLM. Et, pourtant, nous ne sommes pas de la taille de Paris. La première question à régler est celle de la fragmentation de l’Ile-de-France, car elle est le véritable frein. Pour faire un programme de logements en Ile-de-France, il faut demander l’autorisation du maire, de l’intercommunalité qui est petite, du département, de la région et quelquefois de la Ville de Paris. C’est insupportable ! Chez nous, la question est réglée par une autorité unique, la Métropole de Lyon. Il existe d’autre part un moyen très efficace pour construire davantage et moins cher. Il faut multiplier les accords entre organismes de logements sociaux et promoteurs, avec « à la clef » des acquisitions sous forme de vente en état d’achèvement d’une partie des immeubles, de manière à créer plus de logements sociaux, mais aussi à les réaliser dans une politique de mixité.

 

Que vous apporte la fusion avec le département au sein de la ¬métropole ?

 

Sur la question des banlieues, nous allons pouvoir aller plus loin. La force de la communauté urbaine était son savoir-faire en matière de création d’emplois. Mais c’est le conseil général qui gérait le RSA et l’insertion. Dorénavant, nous disposerons de tous les leviers et pourront articuler l’économique et le social ! 46.000 personnes ont le RSA dans l’agglomération, ce qui représente un budget de 200 millions d’euros. Nous allons pouvoir agir avec les milieux économiques sur les territoires pour les pousser à s’investir dans l’insertion des jeunes. Le fait de récupérer la responsabilité sociale, jusqu’à présent gérée par le département, nous permettra d’avoir un suivi personnalisé des gens. Et, en matière de délinquance, nous pourrons travailler avec la protection judiciaire de la jeunesse. Il arrivait jusqu’à présent qu’un quartier se mette à dysfonctionner et l’élu n’en comprenait pas la raison. Nous nous apercevions a posteriori que cela pouvait être simplement causé par la sortie de prison d’un « caïd » faisant replonger son quartier. La maîtrise de ce type de compétence nous permettra de mieux détecter le moment où un individu recommence à mal se comporter, sans attendre qu’il n’influence le quartier.

 

Quelle est la clef pour une telle fusion ?

 

La vitesse d’exécution est primordiale. Je conseille aux élus d’aller très vite. Nous avons agi en pleine confiance en deux ans seulement. Nous n’aurions pas pu le faire autrement. C’était un travail titanesque. Il a fallu analyser et séparer 600.000 comptes dans le budget de l’ancien conseil général, intégrer 4.700 agents dans la nouvelle métropole, s’entendre sur la gestion des emprunts toxiques qu’avait le département.

 

Au Sénat, vous avez milité pour l’indépendance des métropoles par rapport au pouvoir économique des régions. Pourquoi ?

 

Mon combat pour l’émergence de métropoles a été constant. Je me suis battu jusqu’au dernier moment en Commission des lois pour faire qu’elles aient une capacité d’action en matière de développement économique. Comment concevoir que la gigantesque région Aquitaine puisse s’occuper avec une égale attention de tous ses territoires ? Il serait par ailleurs dangereux de concentrer tout le pouvoir économique en une seule main. Que se passerait-il si une région était emportée par le Front national ? La norme régionale devrait-elle s’imposer partout ? Supposons, autre exemple, qu’une région décide qu’elle ne souhaite pas développer les nanotechnologies, les biotechnologies ou le nucléaire. Sera-t-il interdit à la métropole de le faire ? A Lyon, nous avons doublé la surface du laboratoire lyonnais P4 de lutte contre les épidémies, je ne suis pas sûr que j’aurais pu obtenir l’autorisation d’une région, où, du fait du mode de scrutin, les équilibres politiques sont plus fragiles.

 

Faut-il plus de solidarité entre  villes ?

 

La question est complexe. Certaines villes périphériques, qu’on nous dit en difficulté, refusent parfois de relever les impôts, sous la pression de leurs électeurs. Elles sont donc de facto pauvres, alors que parfois leurs habitants sont aisés, retraités dans les zones rurales, par exemple.

 

Le gouvernement lance la réforme de la dotation générale de fonctionnement. Comment procéder ?

 

Attention aux risques. Nous avons perdu 1 milliard d’euros sur six ans à cause de la baisse des dotations et de la montée en puissance de la péréquation.

 

Partagez-vous les craintes d’Anne Hidalgo sur la révision des bases locatives des particuliers?

 

Il faut y aller doucement, sinon les gens vont descendre dans la rue. Les commissions départementales font déjà de façon progressive des corrections.

 

 

Julie Chauveau, Les Echos

Mathieu Quiret, Les Echos

 

Source : www.lesechos.fr

 

 

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