Le 08 Octobre 2002
The Prodigy : L'Interview !

Attention, Prodigy les pyromanes les plus dangereux de la galaxie techno amorcent leur grand retour. Single, festivals, il ne manque plus que l’album. En exclusivité, Liam Howlett, le seul maître à bord, nous révèle les secrets de fabrication de "Always Outnumbered, Never Outgunned".
La grande nouvelle nous est parvenue l’hiver dernier des Antipodes. Lors d’une tournée en Australie et en Nouvelle-Zélande, Prodigy, le groupe le plus provocateur de la planète électronique, avait joué de nouveaux titres ! Aussitôt les clignotants sont passés au vert, les sites web officieux se sont affolés, les agences de presse ont répandu l’information : après cinq ans d’attente, un successeur à "The Fat Of The Land" (sept millions de ventes mondiales) était enfin sur les rails. Une excitation qui permet de mesurer l’énorme popularité du trio composé de Liam Howlett, leader incontesté, Keith Flint et Maxim Reality, les deux explosifs chanteurs dont l’exhibitionnisme scénique focalise toute l’attention depuis le départ à l’amiable du danseur Leeroy. Mélangeant habilement provocation, hits commerciaux et inspirations underground, Prodigy est le seul groupe de la sphère techno à avoir attiré dans ses filets les publics rock, pop, métal et même hip hop. Certains construisent une “carrière” sur la sueur et les larmes, Prodigy bâtit sa réputation sur le soufre et la dynamite. Première polémique en 1991 avec le hit “Charly” : Mixmag les accuse d’avoir tué l’esprit des raves en raison du carton du morceau qui a entraîné à sa suite une série de copies ouvertement commerciales. Au fil des années, malgré un succès grandissant, le groupe durcit son attitude. La vidéo de “Smack My Bitch Up” est même interdite sur certaines chaînes de télé. Avec ce titre aux paroles sulfureuses, Prodigy se met non seulement à dos les féministes mais également des artistes comme Moby et les Beastie Boys. Qu’importent ces scandales qui n’effarouchent que les tenants du politiquement correct, l’aura et la force d’impact de Prodigy demeurent intactes. Jusqu’à ce nouveau single “Baby’s Got A Temper” (dont la vidéo tourne depuis juin sur MTV) et ses soi-disant paroles pro-drogues qui crée encore une fois la sensation. C’est depuis son studio où il travaille pratiquement toutes les nuits qu’il répond sans détour à nos questions concernant le nouvel album encore en chantier, attendu début 2003.
Quelle direction prenez-vous avec ce nouvel album ?
Le challenge est toujours le même : aller de l’avant sans perdre ce qui fait notre force et notre identité. Il y aura sans doute des déçus. Les fans de dance music auraient sans doute espéré plus de titres dancefloor, mais aucun des morceaux n’est taillé pour les clubs. J’avais l’habitude de sampler beaucoup de disques et je ne le fais plus car nous avons pris une direction plus musicale. Ce sont désormais de vraies chansons. Il y a plus de paroles, et le climat d’ensemble est assez tendu, presque paranoïaque. L’arrière-plan est imprégné de hip hop old-school. Je crois que cet album marque une progression normale, car nous faisons beaucoup de concerts et nous avons besoin de morceaux qui peuvent se développer en live. Nous l’avons d’ailleurs directement ébauché sur scène depuis le début de l’année.
Comment le public a-t-il réagi à ces premières versions ?
C’est une expérience instructive que de jouer live des titres inédits. Au départ nous étions très satisfaits de notre première version de “Baby’s Got A Temper” qui était plus lente lorsque nous l’avons jouée pour la première fois. C’était assez hip hop. Mais finalement la scène nous a permis de percevoir un manque d’énergie, donc nous l’avons refait.
Est ce qu’il y a un concept particulier derrière l’album ?
Son titre, "Always Outnumbered, Never Outgunned", fait référence aux flingues. Ce n’est pas un album thématique, mais chaque morceau parle d’attaques et de défenses. C’est venu naturellement, je n’avais pas décidé cela avant sa réalisation. Nous avons six morceaux pour l’instant dont “No Souvenir” avec 3D de Massive Attack, “Baby’s Got A Temper”, “Nuclear”, “Trigger Time”, “Vacation”. Tout n’est pas terminé. J’ai enregistré la moitié du disque, mais je pense en permanence à ce que je pourrais améliorer. Je suis un peu comme un sculpteur qui taille dans le roc jusqu’à ce qu’il soit satisfait. En principe, il devrait sortir en janvier. Beaucoup de groupes subissent une pression de la part de leur maison de disques, ce n’est pas notre cas. Nous n’étions pas contents de certains morceaux et nous les avons refaits. Je suis perfectionniste, c’est pour cela que j’ai besoin de beaucoup de temps.
Comment composes-tu ?
Certains groupes possèdent trois ou quatre musiciens. Moi, je suis en lutte constante avec moi-même, et il faut d’abord que je sois satisfait de ce que je fais. Et parfois, mon côté négatif prend le dessus et je me remets à travailler sur les morceaux. Quand j’ai commencé à bosser sur "Always Outnumbered…", j’ai pris la décision de ne pas utiliser mes vieux disques pour m’inspirer. Je me suis plus servi de sons que de samples.
Tu as quand même utilisé un sample de “Firestarter” sur “Baby’s Got A Temper”. Dans quel esprit ?
C’est juste une sorte de clin d’œil aux fans pour leur dire : “Prodigy est de retour.”
Selon moi la force du son de Prodigy tient dans les basses, est-ce que c’est encore le cas ?
Oui, il me semble. “Baby’s Got A Temper” par exemple sonne comme un morceau de "The Fat Of The Land". Mais il ne faut pas généraliser car d’un autre côté, tu as un morceau comme “No Souvenir” qui marque une nette progression. Et je crois que beaucoup de gens seront étonnés.
Est-ce que cet album marque une nouvelle étape ?
Je ne le crois pas. Cet album dit juste : “Voilà ce que nous sommes et voilà ce que nous savons faire.” Nous n’essayons pas de créer un nouveau style, mais juste de faire de la bonne musique. L’évolution est naturelle, il n’y a pas vraiment de révolution.
Il paraît que cette fois Keith a été plus impliqué dans la composition ?
Oui c’est vrai. Keith dispose maintenant de son propre studio et il m’apporte souvent des idées ou des parties de guitares. C’est une source d’inspiration supplémentaire.
Y a-t-il d’autres invités à part 3D de Massive Attack ?
Pour le moment, il y a juste les Ping Pong Bitches sur un titre. Ce sont trois jeunes Londoniennes complètement cinglées. Leur musique est vraiment dingue, entre le punk, l’électro et l’indus.
Quelles ont été tes sources d’inspiration cette fois-ci ?
Le processus créatif a mis du temps à venir. J’ai pas mal écouté des groupes rock comme Primal Scream ou Queen Of The Stone Age. Mais l’inspiration peut venir de n’importe où. Parfois, quand j’entends une chanson qui me plaît, j’essaie de déchiffrer ce qui se passe en arrière-plan, comment est construite la mélodie, et je tente d’appliquer le même mécanisme à mes productions. En fait j’aime plus les chansons que les groupes eux-mêmes, c’est pour cela que je n’ai pas de héros en musique.
Quel regard portes-tu sur l’évolution de la scène électronique ?
Parfois je trouve qu’elle fait un pas en avant et deux pas en arrière. Ce qui est très frustrant. Par exemple, je n’ai pas aimé le nouvel album d’Aphex Twin. Le meilleur truc dans ce disque c’est son nom : "Drukqs" ! Je n’ai pas compris ce qu’il comptait faire. Pareil pour Radiohead. Même si je n’achète pratiquement plus de disques, je reste passionné par la scène électronique et notamment tous les mélanges qui se produisent avec le rock. Je ne dis pas cela pour te flatter, mais actuellement en France vous avez les meilleurs producteurs. J’ai adoré "Discovery" des Daft Punk. Ce n’était pas juste encore un autre album ennuyeux de dance music. Ils ont fait quelque chose de complètement différent et j’ai trouvé cela passionnant. À côté le dernier Chemical Brothers semble tellement prévisible, il n’y a aucune prise de risques si on compare aux Daft Punk.
Es-tu toujours à fond dans le hip hop ?
J’aime les beats, j’aime les B Boys et les B Girls. Je vis dans un “rétro land”. Mon cœur est resté en 1990. J’écoute quand même du hip hop actuel et je trouve que le hip hop anglais a énormément progressé ces dernières années. Tout le mouvement UK garage a permis à l’Angleterre d’acquérir sa propre personnalité. Mike Skinner (The Streets) est vraiment un génie. Par rapport aux USA, il se passe beaucoup plus de choses intéressantes ici. C’est un pays très bizarre. La house et la techno sont nées là-bas, mais pourtant aujourd’hui la culture house et techno n’est pas devenue énorme comme en Europe et particulièrement en Angleterre. Les Américains n’ont aucune idée de ce qu’est la “club culture”, ils ont encore des années de retard. Nous allons là-bas depuis presque dix ans et ce n’est que depuis quatre ans que cela explose. Et souvent plus en raison de la consommation de drogues que de la musique. C’est le même phénomène pour le hip hop, où l’Europe a tiré de l’anonymat les pionniers old-school. C’est grâce aux B Boy européens que l’esprit originel du hip hop est toujours vivant. Je suis fier de cela.
Tu as souvent dit qu’il n’y avait aucun message derrière la musique et les paroles de Prodigy…
Les paroles de ces nouveaux morceaux possèdent tous un certain angle : “Vacation” parle des USA. Ce n’est pas anti-américain, c’est juste une attaque contre toute cette nouvelle scène métal qui dit s’être inspirée de Prodigy et dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas. D’une manière générale, le message est toujours le même : “Let’s fucking go.”
Il y a toujours un parfum de scandale autour de vous, aujourd’hui c’est l’affaire Royhypnol (un tranquillisant 10 fois plus puissant que le Valium, qui, mélangé à de l’alcool, provoque des amnésies. Il est accusé d’être à l’origine de nombreux viols. On l’appelle aussi la “date rape drug”).
Une chose est sûre : Prodigy ne sortira jamais un morceau qui raconte comment préparer une tasse de thé (rires). Nous aimons faire réagir les gens. Mais la presse a rendu les choses plus énormes que la réalité. Ce morceau ne parle que de somnifères pour se calmer. Keith a écrit les paroles d’après son expérience personnelle. Le thème est effectivement scandaleux mais pas dans le sens où l’a compris la presse : qu’un tel médicament dangereux existe, ça c’est scandaleux.
Te considères-tu comme un punk ?
Non, je ne vois plus du tout ce que veut dire ce mot : “punk”. J’ai adoré les Sex Pistols et ce qu’ils représentaient. Quand j’étais jeune, ils me fascinaient. Aujourd’hui, je sais ce que je suis : un rebelle. L’étiquette “punk” ne veut plus rien dire. Les Américains sont responsables : ils ont sucé la sève du mouvement et ils l’ont recraché pour bâtir un business de dessin animé.
Ce n’est pas dur d’être un rebelle lorsqu’on vend des millions d’albums ?
Notre statut est “mainstream” parce que nous vendons beaucoup de disques. Mais notre son n’est pas si commercial que cela. Nous sommes un peu le ver dans le fruit. C’est une position très intéressante. Ma tête est dans l’underground même si mes jambes me conduisent dans une belle maison ! Lorsque je compose une chanson, mon cerveau pense toujours à l’underground, à mes racines. C’est toujours une affaire de “drums” et de “bass”. Ces éléments qui appartiennent à l’underground nous permettent de corrompre le système. Je veux que mes chansons passent à la radio parce que je veux entendre notre musique entre deux groupes pop. Je veux qu’un maximum de gens entendent ce que nous sommes, et qu’ils puissent se dire “merde, qu’est ce qu’il se passe ?”.
Les clips vidéo ont fait beaucoup pour la popularité de Prodigy, y compris le nouveau réalisé par Traktor.
C’est très important pour nous. Pour “Baby’s Got A Temper” qui est une chanson sérieuse, nous désirions faire un clip ironique, qui se foute même ouvertement de notre gueule. Nous ne voulions pas faire notre retour avec un clip trop superficiel et cool. C’est pour ça que nous faisons un concert devant des vaches, ou que l’on voit trois mecs se déguiser en Prodigy. Ça nous a fait marrer. Nous avons de la chance d’avoir une maison de disques qui nous suit aussi bien pour les clips que pour le design des pochettes. Nous gardons entièrement le contrôle, ce qui est super.
Avec quel réalisateur aimerais-tu travailler ?
Il y a bien sûr Chris Cunningham (le réalisateur entre autres de certains clips d’Aphex Twin, ndr) que j’ai déjà rencontré. Je considère que c’est sûrement le réalisateur le plus créatif mais il n’avait pas le temps. Honnêtement, je préfère prendre des gens moins connus. J’aime beaucoup l’idée que Prodigy serve de tremplin pour des personnes encore inconnues. C’est la même chose lorsque nous travaillons avec des musiciens. J’aime travailler avec des gens qui en veulent et pas avec des mecs célèbres qui déboulent en studio et liquident rapidement le boulot.
Repenses-tu parfois à l’époque où tu allais dans tes premières raves ?
Tout le temps. Ce sont mes racines. Même si je me sens davantage concerné par le hip hop. Quand j’allais dans les raves, je gobais beaucoup d’ecstasy. Quand j’écoutais du hip hop, je ne prenais pas de drogues et aujourd’hui cela me semble plus réel. Je me rappelle de ces nuits où je prenais des ecstas et je me disais : “Oh, cette musique est incroyable.” Le lendemain, quand je réécoutais les morceaux, je ne trouvais pas cela si terrible. (rires) Mais j’ai énormément de bons souvenirs de ce temps-là.
Aujourd’hui tu as 30 ans, est ce que cela change ta manière de voir les choses ?
Je suis toujours le bébé de Prodigy : Maxim a 34 ans, Keith 33 ans. Cependant quand je regarde MTV et que je vois tous ces gamins, j’ai vraiment l’impression d’avoir dix ans de plus qu’eux. D’ailleurs, on peut dire que l’album traduit cette maturité même s’il est très dur de l’écouter tranquillement à la maison ! C’est plus un disque pour écouter en voiture ou juste avant de sortir. Ce n’est pas du Moby !
Vous êtes amis tous les trois en dehors de Prodigy ?
Les gens seraient sans doute très surpris de savoir que nous ne nous sommes jamais disputé. Comme nous travaillons beaucoup, nous ne sortons pas trop ensemble. Je les vois à peu près tous les quinze jours. J’habite à Londres maintenant alors que Keith et Maxim sont toujours dans l’Essex, cela rend les choses un peu plus difficiles.
Depuis ton mariage en France avec Nathalie Appleton des All Saints, tu es devenu la cible de la presse à scandale… J
e m’en fous parce que je ne vais pas dans les endroits où l’on risque de me photographier. Je ne me considère pas comme une célébrité. Personnellement, je ne crois pas avoir changé depuis que je me suis marié. Si je vais dans un pub, que je suis bourré et qu’il y a un photographe pour me prendre en photo, je ne vais pas être angoissé, je serais juste en colère. La sœur de Nat qui est avec Liam Gallagher d’Oasis a beaucoup plus de pression. Si nous sommes tous les quatre ensemble, nous sommes souvent obligés de cavaler pour semer les paparazzi (rires).
Comment envisages-tu ton avenir ?
Je continuerai à faire de la musique car c’est la seule chose que je sais faire. Je produirai peut-être de la musique classique ! (rires) Dès l’instant où je suis assis face à une table de mixage, je suis heureux. Parfois, je me demande si Prodigy existera encore dans dix ans. Tous les groupes font un jour ou l’autre un mauvais album. Le challenge est de repousser le plus loin possible cette échéance.