Le 03 Juillet 2006
Azouz Begag: Un Gone à Paris !

Nous avons rencontré ce mois-ci Azouz Begag Ministre de la République délégué à l’égalité des chances. Né à Villeurbanne, dans la banlieue lyonnaise en 1957, le « gone » du Chaâba mène de front ces deux carrières de sociologue et d’écrivain. Il occupe également le poste de Ministre délégué à la Promotion de l’Egalité des Chances. Le rendez-vous est pris chez Carlo, où il a cultivé depuis 20 ans sa santé intellectuelle. Nous avons eu le privilège d’interviewer cet homme intègre après le match Italie-Etats-Unis, dont il avait pronostiqué le résultat avec justesse !
Qui êtes vous ?
Je suis un enfant de pauvre, un enfant de bidonville, un enfant des banlieues qui a compris que c’était uniquement par l’école qu’on pouvait monter
dans l’ascenseur social. Aujourd’hui j’ai compris que cette réalité était à développer chez tous les gens, chez tous les enfants de pauvres. C’est par l’école et l’acquisition de talents et de mérites à l’école qu’on peut rentrer dans l’ascenseur social et réussir sa vie.
Comment passe t-on de la Duchère à l’assemblée Nationale?
L’un des ingrédients majeurs de l’égalité des chances c’est pour tous les enfants, à partir de l’age de 6 / 7 ans la maîtrise de la langue française, aussi bien à l’oral qu’à l’écrit. Quand ces enfants ont acquis ces bases solides, ces savoirs fondamentaux, ils pourront alors passer des bidonvilles, au ministère s’ils le souhaitent, ou bien des bidonvilles et des HLM à un bon métier. Car ces fi lières d’excellence que constituent les Grandes écoles comme Science Po, L’ENA ou Polytechnique ne sont pas les seules qui sont offertes aux enfants de pauvres, pour réussir leur vie sociale. Il y aussi l’acquisition d’un savoir faire, d’un bon métier qui peut aussi concourir à la réalisation d’une bonne vie pour les jeunes.
En quoi consiste votre fonction au sein du gouvernement ?
Elle consiste à installer dans la tête de chaque jeune de ce pays, quelque soit son origine, son adresse (dans un quartier riche ou pauvre), quelque soit sa religion , que ce soit un garçon ou une fille, ce slogan : « pourquoi pas moi ? ». Il y a 25-30 ans, tous les enfants qui vivaient dans l’exclusion sociale pour pouvoir rentrer à Science Po, à L’ENA, pour avoir un bon métier, être député ou être ministre, disaient « c’est pas pour moi ». Donc ma mission aujourd’hui consiste à renverser la logique de l’exigence de l’égalité des chances et de faire en sorte que tous les jeunes de quartiers aujourd’hui, se rendent compte que nous sommes dans un pays avec un gouvernement qui lutte avec des moyens législatifs très importants contre les discriminations. De même la loi pour l’égalité des chances que nous avons votée à l’Assemblée Nationale et au Sénat, en Mars 2006, a donné, à la haute autorité de lutte contre la discrimination, un pouvoir de sanction pécuniaire et administratif très important contre tous les gens qui discriminent; que ce soit à l’entrée d’un lieu de loisir, d’une agence de location immobilière, ou pour une offre d’emploi. Par conséquent, aujourd’hui, la lutte contre la discrimination est un signe fort qui a donné à tous les enfants d’origine arabe, ou noire, qu’ils soient d’origine africaine ou seulement des concitoyens antillais, réunionnais, guyanais, néo-Calédoniens qui vivent en métropole, vivant au même titre que les arabes ou les immigrés d’Afrique, une discrimination indigne dans notre société. La loi Egalité des Chances, légalise aussi le test à l’improviste. C’est quelque chose d’extrêmement important qui met une véritable pression sur tous les gens qui se permettent encore de faire des discrimination dans notre pays, notamment la loi sanctionne les personnes physiques à 3000€ d’amende, tandis qu’elle sanctionne les entreprises que ce soit une agence immobilière ou une discothèque par exemple…, coupables de discrimination à 15000 €. C’est donc très sérieux . Aujourd’hui, la lutte contre les discriminations est entré dans la loi, grâce à cette loi Egalité des chances . De même on oblige la télévision française et toutes les chaînes de Télévision à être le reflet de la société française. Je trouve scandaleux, aujourd’hui, qu’on ne voit des noirs que dans l’équipe de football française et dans le sport en règle générale alors que cette population de noirs, arabes, de turcs, ou asiatiques qui composent le creuset français, est invisible partout ailleurs ; notamment plus on monte dans l’ascenseur social et moins ces gens de couleur et d’origines diverses, sont visibles. Par conséquent la Télévision française doit être, aujourd’hui le refl et de la diversité française, et la loi que nous avons voté, oblige les chaînes de télévision, à rendre chaque année des comptes au CSA, ( le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel), pour montrer un peu comment elle fait progresser cette représentation de la diversité sur ces écrans.
Etes vous un grand fêtard ?
J’ai aimé faire la fête à Lyon, vivre la nuit jusqu’à l’âge de 25 ans environ . Mais je me suis rendu compte que quand je vivais la nuit je dormais le jour et donc je ne travaillais pas. Aujourd’hui, je me suis aperçu que c’est celui qui se lève tôt le matin au chant du coq qui donne du sens à sa vie, qui arrive à travailler, qui arrive à faire des choses qui vont rester dans son histoire, dans sa propre vie et par conséquent je suis d’accord pour dire qu’il faut s’extérioriser. Il faut laisser s’épanouir ses énergies intérieures dans les discothèques jusqu’à l’âge de 20-25 ans, mais assez rapidement il faut aller vers la réalité. Et la réalité c’est créer des choses et donner du sens à sa vie, en aimant lire, la peinture, en aimant faire du jardinage, des mathématiques… Je ne suis pas sûr qu’en restant tard la nuit jusqu’à 3–4 heures du matin, l’on puisse donner du sens à sa vie. 25 ans après, je regrette presque d’avoir dépensé beaucoup de mon temps à cette fête, alors que dans la vie, la fête c’est aussi pouvoir créer de belles choses, de les voir fleurir, et pouvoir se rendre compte combien avec ses mains et son intelligence on peut faire des fêtes aussi, pas seulement en allant jusqu’au bout de la nuit. J’ai même appris qu’on pouvait faire des afters, c’est à dire passer une moitié du jour pour aller épancher une soif de faire la fête, je trouve cela, cronoffage et énergivore.
Avez Vous été victime de discrimination étant plus jeune ?
Oui bien sûr, lorsque j’allais en boites les discriminations étaient toujours au rendez vous. Les premières humiliations que j’ai subies dans ma vie à 16, 17 ans, étaient dans les discothèques. C’est pour cela que 25 ans plus tard, en tant que ministre, il me tient à coeur de ne plus faire subir cela, à nos jeunes, et de pouvoir les faire arriver devant une agence de location d’appartements, ou une discothèque en toute tranquillité, en toute confiance, sans risquer de craindre de se faire refouler à cause de leur gueule .
Que regardez-vous en premier lorsque vous rencontrez quelqu’un ?
Je suis très spécialiste de la sociologie de l’oeil, du regard. Je trouve que c’est dans les yeux des gens qu’on voit tout .
Parmi toutes les qualités que vos partenaires et collaborateurs vous trouvent quelle est la plus vraie ? La sincérité et l’authenticité .
Contre quelle idée reçue au sujet de votre métier souhaitez vous réagir ?
Que le bonheur et l’égalité de chances soit quelque chose qui doit venir naturellement à votre porte tous les matins, alors que c’est un combat et qu’il faut l’exiger. Il faut se battre tous les jours pour la gagner.
Qu’est-ce qui vous fascine le plus dans la jeunesse actuelle? C’est qu‘ils sont pleins d’énergie, ils sont complètement inconscients et sont à l’image de Franck Ribery, dans l’équipe nationale de football, comme ils n’ont peur de rien, ils peuvent tout gagner.
Quel est votre message à leur égard ? Aux jeunes qui souffrent et qui en bavent, je leur dirais comme dirait Jamel Debbouze, « vous n’avez aucune chance, alors saisissez la » !
En matière de médias, que préférez-vous lire, entendre et regarder ?
Entendre, mais pas n’importe quoi, les radios du service publique Car je trouve que souvent la publicité est une grande pollution pour l’oreille aujourd’hui je suis arrivé à un âge où je ne supporte plus cette pollution. J‘aime bien, suivre une émission de radio ou un programme musical sans être heurté par une publicité de produits de lessives ou de machine à laver.
Quels sont les tics ou les mots à bannir de votre quotidien et de votre langage professionnel ?
Je déteste la certitude. Aujourd’hui nous avons besoin de personnes qui disent qu’elles doutent, qu’elles ne savent pas, .Parce que lorsque l’on à faire à des gens qui doutent, ça veut dire qu’ils sont prêts a écouter les arguments que vous avancez parce que dans l’idée de doute, il y a l’idée de compromis. Celui qui doute, c’est celui qui dans son ventre et dans son cerveau à fait une place aux autres. L’idée de doute est éminemment liée à l’hospitalité, pour moi l’hospitalité c’est une valeur sacrée chez moi .
Quel est votre film culte ?
C’est « Affreux, Sale, et Méchant » de Franco Brusati de 1974.
Comment expliquez vous le succès de votre 1er ouvrage «Le gône du Chaaba » ?
C’est dû à la sincérité. C’est l’histoire d’un gamin qui réussit malgré les difficultés auxquelles il a été confronté, a parfaitement réussi a s’en sortir. Il a compris que ses parents étaient analphabètes, et que c’est en allant chercher au fond de lui même qu’il pourra donner du sens à sa vie, c’est pour cela que c’est un film universel. C’est l’histoire d’enfants de pauvres , qui arrivent à s’en sortir grâce à l’école.
Un dernier mot aux lyonnais qui liront cette interview ?
Il s’agit de la guerre de l’intégration, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui la diversité. Se sont des gens comme moi qui sont interpellés un dimanche après-midi par Mauricette, qui habite Rue Grenette, qui a 80 ans et qui me reconnaît à la terrasse d’un café et qui viennent m’embrasser parce qu‘elle est lyonnaise et me reconnaît en tant que lyonnais, qu’elle a lu mes livres, qu’elle m’a vu à la télévision et qu ‘elle est très fière de me voire l’après midi a l’assemblée nationale, en tant que ministre lyonnais. Dans sa tête à elle je suis 100 % lyonnais et c’est cela qu’il faut arriver a réaliser. Si Lyon ressemblait de plus en plus au Brésil dans les 5 années à venir, j’aurais gagné quelque chose de structurellement important .
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